dimanche 2 septembre 2012

6. Prendre soin de soi pour mieux soigner les autres


Une introduction à la Méthode Feldenkrais d’éducation somatique[1]
Atelier proposé par Xavier Lainé, kinésithérapeute, praticien Feldenkrais certifié, membre de l’association Feldenkrais France, Manosque (04) dans le cadre des Journées de formation de Kinésithérapie la revue les 23 et 24 janvier 2009
1. Introduction, présentation de l’atelier
La kinésithérapie est, étymologiquement l’art de soigner par le mouvement. Son praticien, le kinésithérapeute a longuement appris à étudier les éléments d’anatomie, de physiologie et de pathologie qui lui permettent de mettre à la disposition de son patient son expérience des techniques appropriées afin de lui permettre d’améliorer ou de retrouver ses capacités de mouvement. Plus rarement, il agit pour favoriser une meilleure adéquation entre le sens, la représentation kinesthésique et les réelles capacités perceptives de son patient, pour une raison simple : si le lien entre ces trois éléments est, de manière évidente, conçu comme « allant de soi », il est bien difficile à mettre en évidence... Sauf à faire soi-même l’expérience d’une « prise de conscience » de ses propres capacités à développer un mouvement harmonieux dans le contexte incontournable de la gravité.
La Méthode Feldenkrais d’éducation somatique de Monsieur Moshé Feldenkrais (1904 - 1984) est un outil qui permet d’accéder à cette « Prise de conscience ». Si tous les soignants n’ont pas besoin de devenir des praticiens de la méthode, je suggère l'hypothèse que chacun peut avoir besoin d’apprendre pour lui-même à mieux se connaître sous l’angle du mouvement. C'est un moyen d'améliorer sa relation à lui-même, et donc se préserver dans la relation d’aide qu’est la relation soignante. Par l'apprentissage de mouvements effectués lentement et sans effort, il est mieux à même de comprendre, par sa propre expérience, les effets des techniques qu’il entend proposer à ses patients.
Mon atelier ne visait pas à proposer des recettes, mais à permettre de plonger un moment dans une propre expérience sensorielle de la mise en mouvement afin de construire un chemin vers une autre qualité d’être soignant.
2. Une expérience pratique.
Je n’ai donc proposé aucune recette. Sans doute de manière assez surprenante pour les participants, j’ai très rapidement évacué tout aspect théorique. J’espère que ma volonté de rester dans une praxis n’aura pas trop frustré les praticiens. Il était, de fait, impossible, dans les quarante minutes imposées, d’aller ailleurs…
Au risque de décevoir, j’ai donc choisi un sentier buissonnier, afin que chacun puisse conclure pour lui-même, à partir de ce vécu.
Ma conviction que quelque chose change dans la relation du soignant au patient, selon cette même relation qu’il entretient à lui-même, n’est au fond qu’une conviction toute personnelle. Mais chaque acte qui ponctue ma journée est nourri de ce raffinement de mes propres sensations. Je tenais à faire partager, même de manière un peu trop expéditive, cet enrichissement.
Il semblerait que chacun ait plus ou moins bien vécu cette mise à l’épreuve. Il y en eut qui rentrèrent dans le jeu, d’autres qui ne le firent que timidement, avec une certaine méfiance même, méfiance renforcée, momentanément par la réflexion d’un photographe de passage sur l’aspect « secte », comme si s’étudier en mouvement pouvait relever d’une démarche sectaire ! D’autres sont carrément restés en dehors, par obligation puisque le nombre de places limité ne leur permettait pas d’entrer dans la pièce.
Il ne s'agissait pas de théoriser sur le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur cet autre qui entre dans nos cabinets, mais bien de rendre concret le changement qui s'opère dès lors que notre attention à nos capacités d'être en mouvement se trouve affinée.
Je livrerai, un peu plus loin, le texte d'une leçon similaire à celle que j'ai donnée, afin qu'elle puisse être revécue par ceux qui hélas, demeurant debout, n'ont pu la vivre en direct.
Je vais toutefois maintenant donner quelques pistes de réflexions qui peuvent être utiles.
3. Neurones miroirs, empathie: vers une neuro physiologie de la relation.
Si la neuro physiologie ne permet pas d'expliquer la totalité des comportements (et heureusement), son évolution, ces vingt dernières années, permet de mieux connaître quelques éléments neuronaux qui peuvent nous éclairer sur le thème que j'ai délibérément choisi de présenter.
On sait, avec Antonio Damasio, dès les années 1990, qu'il existe ce qu'il a appelé des « récepteurs somatiques » qui sont les relais entre le système nerveux central et l'espace corporel pour ce que nous appelons les émotions. Je ne reviendrai pas ici dans le détail sur les fonctions et relations mises en évidence dans les ouvrages de ce dernier. Chacun pourra avantageusement se faire une opinion par leur lecture directe[2].
Établissons toutefois qu'avant de mettre un nom sur ce que nous appelons communément nos « émotions », il nous vient, à travers nos récepteurs sensoriels, une cartographie des modifications corporelles vécues lors d'un événement, cartographies dont la géographie, encartées dans notre système nerveux central par des agencements neuronaux acquis à travers notre expérience, nous permet d'établir et de nommer nos émotions. Cette acquisition est bien entendu appelée à ce modifier par ce que les neurophysiologistes appellent désormais notre neuroplasticité pour tenir compte sans cesse des nouvelles expériences traversées.
Par ailleurs, dans son laboratoire, Alain Berthoz, met en évidence ce qu'il nomme un sixième sens qui serait notre sens du mouvement. Il nous explique comment nos mouvements sont tout à la fois un outil à notre disposition dans notre exploration de l'environnement, mais aussi comment leur organisation se transforme au fil de ces explorations, y compris comment notre mouvement peut avoir un lien direct avec nos façons de nous émouvoir et de penser. Nous ne fonctionnons pas par une façon moyenne de nous mouvoir, mais par des évaluations approximatives qui tiennent compte des nécessités de notre adaptation à notre environnement, donc de la perception que nous en avons. Cette adaptation joue bien entendu dans notre perception de l'autre. Si notre relation à l'autre modifie notre manière d'être en mouvement, chacun de nos gestes, de nos modes d'organisation dans le mouvement et dans l'action est imprégné de nos adaptations successives et en dit donc long, sans que nous en ayons toujours conscience sur ce que nous sommes. Ce qui permet à Alain Berthoz d'affirmer: « Nous devons nous intéresser à la perception et à l'action non seulement parce que nous sommes pédagogues, ou ergonomes, ou médecins, mais surtout parce que nous devons combattre la haine de l'autre »[3].
Cette question de la conscience du substrat émotionnel de nos organisations comportementales (sans chercher à faire du « comportementalisme ») et de la trace laissée par notre appréhension de l'espace et des évènements à travers notre sens du mouvement est encore éclairée par la découverte récente des neurones miroirs, établie par l'équipe de recherche en neurophysiologie de Parme, autour de Giacomo Rizzolatti[4].
Cette découverte, qui vient compléter la notion de plasticité neuronale déjà évoquée ici vient montrer que non content d'être dans l'action, notre système nerveux est capable d'imaginer l'action, voire de la compléter lorsque cette action est accomplie par l'autre sous notre regard.
Cette mise en évidence de notre capacité neuronale à imaginer l'action avant même de l'accomplir, ou de nous mettre à la place de l'autre est venue compléter, sous le regard de Alain Berthoz et Gérard Jorland[5], les dispositifs déjà mis en évidence par Damasio, en travaillant sur la notion désormais bien connue d'empathie. Notre intention n'est pas tant d'anticiper sur les réactions de l'autre, mais bien de nous confirmer que nous sommes bien dans le même monde que lui, que ce que nous ressentons n'est pas une hallucination mais la prolongation d'une « communication » directe, de système nerveux à système nerveux.
Notre cerveau agit donc comme un organe de prédiction et de prévision, capable à la fois d'ajuster nos mouvements aux évènements que nous rencontrons, mais aussi d'anticiper sur les réactions des autres. Ces phénomènes, bien entendu, n'ont pas besoin d'être conscients pour exister. Nombre d'entre nous vivons chaque jour cette « Phénoménologie et physiologie de l'action[6]» sans éprouver le besoin d'en prendre conscience.
Si j'insiste un peu lourdement sur ces notions récentes des neurosciences, ce n'est pas pour réduire l'ensemble de la relation soignant soigné à une « neurophysiologie » de la relation. Il conviendrait d'ajouter au tableau les relations inconscientes qui s'établissent et qui relèvent du « transfert », au sens freudien du terme et qu'il convient de ne pas négliger. Ceci n'atténue en rien l'importance d'établir combien notre relation à nous mêmes, la prise de conscience de notre état d'être somatique peut avoir un intérêt dans la relation que nous établissons à cette autre souffrant qui vient nous implorer, à travers notre empathie, d'apporter des solutions aux dysfonctionnements dont il éprouve la douleur.
4. L'apport pertinent des méthodes d'éducation somatique et de la Méthode Feldenkrais en particulier.
Le champ émergent de l'éducation somatique vise à regrouper toutes les méthodes dont l'action porte sur le corps comme entité somatique, englobant la personne en mouvement dans son environnement.
Elle inclut, outre la Méthode Feldenkrais, des méthodes telles que l'Eutonie Gerda Alexander, la Méthode Matthias Alexander, les gymnastiques holistiques, l'antigymnastique de Thérèse Bertherat, etc...
Il s'agit à partir d'une perception de notre organisation en mouvement, de prendre conscience combien nos apprentissages, nos conditionnements nous entraînent à construire des processus qui nous brident et nous restreignent dans nos capacités et nos libertés, et à découvrir, par des mouvements lents, répétés, de nouvelles adaptations plus en harmonie avec cette constante physique constitutive de notre physiologie: la gravité.
Modifiant notre rapport à la gravité, dans un mouvement plus harmonieux et nécessitant moins d'effort, l'éducation somatique nous permet de mieux nous comprendre, cernant avec plus de précision les « conditionnements » inconscients, émotionnels, acquis, qui nous façonnent.
5. Conclusion
Mes propos ici ne peuvent, hélas qu'effleurer un sujet fort vaste.
Ma conclusion n'en sera pas une mais se voudrait une invitation au débat et à la recherche.
On peut constater que les pédagogies de l'éducation somatique nous permettent de mieux comprendre, par l'étude de nos organisations dans le mouvement, et la prise de conscience de ce que peuvent induire nos récepteurs somatiques en lien avec notre histoire émotionnelle, comment nos actions influencent en retour notre manière de nous mouvoir.
Elles nous permettent aussi de nous rendre plus apte à saisir ce qui se trame chez cet autre qu'est le patient, par le raffinement de nos qualités empathiques.
C'est à une ébauche de cette ouverture que j'ai convié les participants à cet atelier, faisant le pari que la qualité des interventions thérapeutiques des uns et des autres ne pourrait que gagner à cette prise de conscience.
Manosque, 29 janvier 2009
Xavier Lainé
Annexe 1. Bibliographie non exhaustive
Outre les ouvrages déjà cités, on pourra avantageusement consulter:
Gerald M. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob
Jean-Didier Vincent, Voyage extraordinaire au centre du cerveau, Odile Jacob
Richard Shusterman, Conscience du corps, éditions de l'éclat
Bonnie Bainbridge Cohen, Sentir, ressentir et agir, L'anatomie expérimentale du Body-Mind Centering, Nouvelles de Danse, Bruxelles
Bernard Andrieu, Toucher, éditions Les belles lettres
Moshe Feldenkrais, La puissance du moi, éditions Robert Laffont
       
Moshe Feldenkrais, Le cas Doris, éditions Espace du temps présent
Moshe Feldenkrais, L'être et la maturité du comportement, éditions Espace du temps présentation
Lawrence Wm Goldfarb, Articuler le changement, éditions Espace du temps présentation
Thérèse Bertherat et Carol Bernstein, Le corps a ses raisons, éditions du Seuil
Moshe Feldenkrais, L'évidence en question, éditions L'inhabituel
Thierry Janssen, La solution inétrieure, éditions Fayard
Francisco Varella, Evan Thompson, Eleanor Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit, éditions du Seuil
Norman Doidge, Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau, éditions Belfond
Alain Berthoz, La décision, Odile Jacob
On pourra aussi faire un détour par Hegel et sa phénoménologie de l'esprit, parMerleau-Ponty et tant d'autres que j'oublie ici...
Annexe 2. Une courte leçon de prise de conscience par le mouvement de la Méthode Feldenkrais d'éducation somatique (Source: Sens-Habileté journal de l'association québecuoise des praticiens de la Méthode Feldenkrais, Volume 1, numéro 3).

Asseyez-vous confortablement sur une chaise, les pieds à plat sur le sol.
1. Tournez votre tête vers la droite sans forcer. Remarquez jusqu’où vous pouvez tourner la tête. Revenez au centre. Répétez le mouvement pour vous assurer de votre zone de confort dans le mouvement.
2. Prenez votre main gauche et placez-la sur votre cou, en-dessous de votre oreille droite. Appuyez ou serrez le gros muscle situé en-dessous de votre oreille (le sternocléïdomastoïdien) sur le côté droit, avec vos doigts de la main gauche. Cela limitera l’action de ce muscle. 3. Expirez pendant que vous tournez la têt lentement à droite vers votre main, et puis tournez votre tête vers la gauche. Répétez 2 ou 3 fois. 4. Laissez tomber votre main gauche et tournez vers la droite. Remarquez le changement dans a capacité de rotation. 5. Levez votre main gauche et tenez de nouveau le muscle. Cette fois, en expirant et tournant la tête, gardez vos yeux fixés au centre. Répétez 2 ou 3 fois.
6. Laissez tomber votre main gauche et tournez encore vers la droite. Remarquez l’augmentation de la capacité de rotation. Changez de côté et répétez. Le Changement est-il le même des deux côtés?

[1] En janvier 2009, je répondais à l'invitation de la Société Française de Kinésithérapie (SFK) pour animer un atelier de présentation de la Méthode Feldenkrais à Paris, lors des Journées françaises de kinésithérapie (JFK). A ma grande surprise, la salle fut comble, débordant même dans les couloirs. Je n'ai donc aucune idée de ce que les participants ont pu vivre, n'ayant eu aucun retour de la part de l'organisateur. Evitant de me plonger dans un fastidieux exposé, je choisissais de proposer une expérience pratique sur la base de la "leçon" citée à la fin de cet article, réservant la théorie à un compte-rendu qui devait être publié par les soins de la SFK, sur un site dédié au journées. Il a été publié ici: http://www.sfphysio.fr/JFK2009-Atelier-pratique-Techniques-specifiques_a243.html
[2] Antonio R. Damasio, L'erreur de Descartes, 1994; Le sentiment même de soi, 1999; Spinoza avait raison, 2005, tous chez Odile Jacob.
[3] Alain Berthoz, Le sens du mouvement, 1997, Odile Jacob
[4] Giacomo Rizzolatti, Corrado Sinigaglia, Les neurones miroirs, 2008, Odile Jacob
[5] Alain Berthoz, Gérard Jorland et al, L'Empathie, 2004, Odile Jacob
[6] Alain Berthoz, Jean-Luc Petit, Phénoménologie et physiologie de l'action, 2006, Odile Jacob

5. Mieux se connaître en améliorant ses capacités de mouvement


Bienfaits d’une pratique de la Méthode Feldenkrais  
A l’heure où de partout montent les sirènes des marchands de bonheur immédiat, pompeusement étiquetés du label développement personnel, il est nécessaire de revenir de façon pragmatique à un réel que nous sommes tentés de fuir : nous-mêmes dans notre réalité incarnée, évoluant dans un environnement précis.

Soyons tout d’abord rassurés : le développement personnel existe. Nous le rencontrons tous dès lors que nous arrivons, vivants sur cette planète. Toutes les recherches le prouvent, tant que nous sommes vivants, nous sommes nés pour apprendre, et notre vie n’est qu’un long chemin de ce développement que l’on dit personnel, mais qui ne se fait pas sans lien avec notre environnement immédiat ou lointain.

Vivants, nous le sommes. Sommes nous conscients de ce qu’une des caractéristiques du vivant, justement, ce soit d’être fait pour le mouvement, qui lui-même, en retour, agit sur la forme et l’organisation de nous-mêmes. Il en est ainsi de l’amibe. Il en est aussi ainsi des organismes plus complexes tels que le nôtre.

Cette complexité même n’est possible et viable qu’à la condition expresse de connaître, dans une intériorité concrète, une capacité à se réorganiser lorsque l’équilibre se trouve compromis. Notre vie est suspendue à cette impérieuse nécessité de se réinventer une homéostasie.

Cette réinvention permanente de notre équilibre interne est soumise, sur cette terre, à une constante physique dont nous étudions les effets sur les équilibres galactiques, mais dont nous avons assez peu consciente qu’elle commande à la forme et à la longueur de nos os, à l’agencement de nos articulations, à notre organisation neuromusculaire, et de là à notre substrat psychologique conscient et inconscient : la gravité.

Le génie de Moshé Feldenkrais (1904-1984), physicien et pratiquant du judo (qu’il a contribué à introduire en France), fut de mettre au service de son intuition d’un lien complexe entre les organisations neuropsychologiques et comportementales et l’organisation des mouvements en tant que signature de nos apprentissages, un regard scientifique rigoureux sur les impératifs créés par la gravité pour obtenir un mouvement harmonieux susceptible de participer à notre ré harmonisation homéostatique.

Intuition géniale que les recherches de Francisco Varela en biologie, Antonio Damasioet Alain Berthoz en neurophysiologie, appuyées par la découverte, encore balbutiante, de la neuroplasticité, sont venues confirmer. Il est toutefois regrettable que, pour le moment, aucune étude portant sur les effets de la prise de conscience par le mouvement sur les réorganisations neurokinesthésiques ne soit envisagée.

La Méthode Feldenkrais, dans le champ émergent de l’éducation somatique (qui regrouperait les méthodes similaires que sont la Technique Alexander, l’Eutonie, l’antigymnastique de Thérèse Bertherat, etc.…), est cette proposition pédagogique d’un apprentissage par le mouvement, non pour apprendre « du » mouvement, mais pour mieux sentir ce que le mouvement provoque comme changement en nous-mêmes, selon son mode d’organisation.
Il s’agit de faire des petits mouvements répétés, souvent inhabituels, lentement et avec un minimum d’effort, le praticien attirant l’attention de ses élèves sur tel ou tel détail de leur « façon de faire ».

Il arrive parfois qu’au passage, des problèmes d’ordre physique puissent trouver, dans cette « prise de conscience », des solutions. Favorisant une meilleure organisation somatique dans le contexte de la gravité, comment pourrait-il en être autrement ? Ces effets parfois immédiats ne font pas de la méthode une thérapie, bien que (ici encore les études manquent), on peut noter son apport complémentaire dans l’accompagnement des femmes enceintes, dans les rachialgies chroniques rebelles à tout traitement, dans les neuropathies, les troubles dépressifs, etc.… Mais encore une fois, cette liste non exhaustive ne demande qu’à être confirmées par des études inexistantes aujourd’hui, et la méthode ne cherche pas à remplacer les thérapies classiques mais à les appuyer.

La Méthode Feldenkrais d’éducation somatique se pratique en séances collectives ou individuelles (Intégration fonctionnelle ou IF), enseignée par des praticiens ayant complété une formation de quatre années accréditée par l’International Feldenkrais Federation et certifiés par l’Association Feldenkrais France. Les étudiants ayant suivi leurs deux premières années sont habilités à enseigner les leçons collectives de « Prise de conscience par le mouvement (PCM) ».


Xavier Lainé
Manosque, 10 novembre 2008

4. Méthode Feldenkrais® : une approche multifactorielle de la voix et du langage


Par Xavier Lainé, kinésithérapeute DE, Praticien Feldenkrais, membre du Conseil d’Administration de l’association Feldenkrais France
 Article publié dans les numéros 3 et 4 de la revue Orthophonies, éditée par l’Observatoire National de l’Orthophonie
Donner un aperçu simple et explicite de la Méthode Feldenkrais d’éducation somatique et de son impact sur la voix et le langage relève du défi. Défi, car comme vous le comprendrez au fil de ces mots, pénétrer dans la pratique de ce travail, c’est entrer dans un monde où le linéaire n’est plus de mise, où le multifactoriel, le pluridisciplinaire sont la base mouvante d’un savoir qui ne peut que difficilement se nommer. Certains ont, ici ou là, relevé ce défi [1], mais, il est bien difficile de faire un tour exhaustif de toutes les parutions sur le sujet.
Aborder la voix et le langage sous un angle phénoménologique, systémique et holistique demeure une épreuve redoutable, car, pour l’essentiel, l’approche des méthodes d’éducation somatiques, et de la Méthode Feldenkrais en particulier, relève d’abord de l’expérience vécue, et, à ce titre, il y aurait autant d’expériences à décrire que d’élèves rencontrés.
1. Qu’est-ce que la Méthode Feldenkrais d’éducation somatique?
Ainsi nommée du nom de son créateur, Moshe Feldenkrais (1904-1984) [2], physicien, passionné de judo, qui eut l’intuition, avant que la neurophysiologie moderne ne vienne confirmer sa thèse, que rien ne pouvait être séparé chez l’être vivant, corps et esprit étant indivisibles, unis dans leurs modes d’expression, capacités cognitives, psychologiques, artistiques, philosophiques, les processus d’entrée en mouvement étant le résultat de nos apprentissages et expériences de vie.
La Méthode qu’il a créée, et dont nous sommes les héritiers, ne revendique donc aucune spécificité, même si ce travail trouve des applications dans des champs disciplinaires fort variés.
Faute de spécificité, la Méthode Feldenkrais peut se définir non comme une thérapi mais comme une approche pédagogique dont le mouvement est la porte d’entrée. La finalité, s’il en est une, serait de découvrir, dans les détails de nos mises en mouvement, les conditionnements qui nous entraînent à faire des choix, à affiner ceux-ci afin d’aller vers ceux qui nous permettraient une utilisation optimale de nous-mêmes.
Cette pédagogie, répondant au premier abord d’une approche intuitive et empathique de la relation humaine, trouve dans les recherches actuelles de la neurophysiologie, des sciences cognitives, de la systémique et des systèmes complexes de formidables appuis théoriques qui ne demandent qu’à être mis en résonnance avec la réalité des expériences menées par les praticiens Feldenkrais du monde entier. La pratique de la Méthode Feldenkrais présente deux volets non distincts mais complémentaires [3] :
- Lors de séances collectives appelées “Prise de conscience par le mouvement” (PCM), l’enseignant propose une manière d’entrée en mouvement, le plus souvent dans la lenteur, les élèves sont invités, au fil de la leçon, à prendre conscience de leurs modes de réactions et du processus qu’ils utilisent pour obtenir le mouvement demandé. Moshe Feldenkrais aimait à dire que l’on ne peut rien faire si on ne sait pas ce que l’on fait. Les leçons de PCM, sont l’occasion, en portant dans le champ de l’attention nos manières d’être en mouvement, d’apprendre à en varier le vocabulaire, nous libérant ainsi de nos habitudes et conditionnements, favorisant une plus grande disponibilité pour la vie quotidienne et créative.
- En séances individuelles appelées “Intégrations Fonctionnelles” (IF), l’enseignant, par un toucher doux et respectueux de la personne, utilise ses mains pour en quelque sorte se faire le miroir des processus mis en jeux dans l’entrée en mouvement. Cette prise de conscience s’accompagne d’un profond relâchement du tonus musculaire, favorable à la récupération du sens kinesthésique.
2. Comment vient-on à la Méthode Feldenkrais?
 Bien que kinésithérapeute de formation, ce n’est pas mon métier qui m’a introduit à la pratique de la Méthode Feldenkrais mais ma voix.
Un jour, séjournant dans un monastère bouddhiste tibétain, j’entrais, entre deux longues périodes d’écritures, dans la librairie. J’y découvrais “Energie et bien-être par le mouvement”, l’achetais, le feuilletais à de multiples reprises sans trop savoir quelle utilisation en faire. Venu au chant par la voie du théâtre et mon travail de mise en voix de poèmes dans des « performances poétiques », mon professeur d’art lyrique me glisse une plaquette d’un collègue praticien [4]. Intrigué et attiré, je la pose sur mon bureau, avec l’intention ferme de l’appeler. Les mois passent sans que je n’en trouve le temps...
Mon expérience de la kinésithérapie était à un tournant, tout me pesait, et j’éprouvais le besoin ardent, vingt ans après l’obtention de mon diplôme, et pour ne rien concéder à mon éthique professionnelle, de chercher une autre voie que celle-ci. Je décroche donc enfin le téléphone. Au bout du fil, sans passer par la case répondeur, une voix résonne. J’émets le souhait de venir commencer à explorer ce travail, mais, vingt minutes plus tard, j’entends: “Une formation entièrement francophone démarre en Belgique, je t’envoie la documentation, vas-y...” Et nous en restons là.
Quelques jours plus tard, la documentation promise arrive. Je la lis, la relis, en parle, pèse le pour, le contre, le coût, ne mesure pas vraiment toutes les incidences financières d’un tel engagement, mais une petite voix me dit que c’est bien là que je me dois d’aller, quelles que soient les difficultés prévisibles.
J’expédie un curriculum vitae, et attends. Un soir, une voix, féminine celle-ci [5], me dit: “Viens, nous t’attendons, bienvenue.” Je n’en sais pas plus, ni sur Feldenkrais, ni sur la Belgique. Je ne sais pas à vrai dire où je vais, mais l’intuition est la plus forte : pour une fois, la première de mon existence, j’écoute ma voix intérieure, et je la suis.
Avant de partir, je me souviens du livre acheté, je le prends dans mes bagages, le lis pendant le trajet aller sans rien comprendre. Je le relirai au retour, en prenant avidement des notes, pour ne rien perdre de ce que j’aurai reçu pendant ces premiers dix jours.
Ce que je découvre est sidérant: j’entre dans des mouvements d’une simplicité enfantine, mais qui ont la faculté de me faire dormir comme jamais, et on me laisse dormir. Quand je me relève tout tangue autour de moi, des bouffées d’angoisse me prennent, des moments de bien-être, de plus en plus nombreux. Chaque jour en ajoute un peu à la volupté de me sentir emporté par mon propre mouvement. Peu à peu mon intuition se concrétise : ce que je découvre vient, comme une cerise sur le gâteau, justifier à posteriori toutes mes interrogations, tous mes doutes et aussi toutes mes recherches depuis vingt ans.
Une cerise sur le gâteau, non comme une justification professionnelle, mais plutôt comme un retournement. Ce que je découvre est aux antipodes de ce que j’avais appris : je quittais enfin les rives de la technicité pour entrer dans une perception de l’être, les explications ne venaient plus de mon savoir mais de mon ressenti. Un soir, alors que nous abordions une leçon sur la voix, j’ai entendu un son grave monter comme je ne pensais pas être capable de l’émettre. En même temps, j’ai senti mon squelette vibrer. Cette voix venait des profondeurs de moi-même, je devenais conscient de ce qui en faisait la tessiture, les harmoniques. Ce n’était plus une construction mentale, façonnée de l’expétieur, mais bien une émanation profonde qui m’habitait tout entier.
En rentrant, je renonçais à mes pseudonymes. J’acceptais enfin que puisse être réunis en moi l’artiste, le poète, le chercheur en quête de philosophie, de savoir scientifique, l'écrivain, le comédien, le chanteur, le musicien, le kinésithérapeute. Je pouvais pour la première fois être en moi-même avec toutes mes facettes, sans rien changer, mais en faisant tout bouger. En redécouvrant cette mobilité qui me faisait défaut et m’enfermait entre les murs d’un cabinet délirant dans une ville où j’étais venu par dépit, sans prendre le temps d’être en phase avec moi-même.
L'expérience de ces quatre ans de formation ne m’a pas déçu, même si j’ai bien failli renoncer plusieurs fois, tant les difficultés financières s'amoncelaient, aucune des aides escomptées au départ, en particulier des fonds de formation auxquels je cotisais pourtant, n’étant venues. J’ai dû compter sur ma seule capacité d’adaptation pour atteindre ce but: recevoir en août 2004 un certificat de Praticien de la méthode Feldenkrais. Un sésame non pour appliquer des recettes, mais un constat du chemin parcouru, un jalon ouvert sur des perspectives inconnues, mais présentes si je sais me faire confiance, et aller où ma petite voix me guide [6].
3. La voie de la voix, ou comment accorder son instrument.
 3.1. La voix est le propre de l’homme
Si la voix est le propre de l’homme, elle tient du miracle anatomique, et d’un fragile équilibre physiologique. C’est le constat que dresse Jean Abitbol, oto-rhino-laryngologiste, phoniatre et chirurgien, auteur de “Odyssée de la voix”, paru chez Odile Jacob, dans un entretien publié dans La recherche [7].
Miracle anatomique: “Les cordes vocales sont composées essentiellement d’un muscle, d’une partie ligamenteuse et d’une muqueuse, un épithélium.” Comment deux éléments aussi petits, aussi fins peuvent-ils donner à l’humanité sa caractéristique? Car, au fond, l'essentiel de ce qui nous distingue de l’ensemble du monde animal tient à ces deux languettes tendues en travers de nos larynx et qui nous transforment en êtres capables d’une communication consciente.
Miracle physiologique: “Quand vous respirez, les deux cordes, qui sont à l’horizontale, perpendiculaires à la trachée, sont ouvertes en V, la pointe vers l'avant du cou. Quand vous parlez ou chantez, vous expirez. Les deux branches du V se rapprochent et deviennent parallèles, l’air se fraye un passage, les cordes sont en contact l’une de l’autre. Mais seul l’épithélium vibre. C’est une structure d’une grande délicatesse.”
Ce miracle physiologique, né avec l’hominisation, nous accompagne dans l’existence. C’est notre premier instrument, celui que nous découvrons dès nos premières heures de vie. “Le larynx est un instrument à cordes et à vent.” Cette réalité complexe “implique un dispositif sophistiqué, dont un élément clé est la lubrification, et donc l’hydratation. Celle-ci est assurée par des cellules glandulaires situées au-dessus et en dessous des cordes.”
*
La voix est donc simple dans son appareil anatomique, mais complexe quant à son organisation physiologique. Mais elle ne serait rien sans caisses de résonances. La voix n’existe que portée par le corps vers l’extérieur. Elle se nourrit de l'inspiration , l’expiration est son moteur, le corps son organe d’amplification. “La principale caisse de résonance est l’espace formé, au-dessus des cordes vocales, par le pharynx, qui se contracte et se dilate, la langue et la bouche. Le voile du palais ferme et ouvre alternativement l’espace nasal. Mais celui-ci est lui-même une caisse de résonance.”Caisse de résonances formée par les cavités, et les espaces intérieurs, mais aussi par les os, véritables organes vibrants dans lesquels la voix prend son essor, trouve ses harmoniques pour se développer vers le monde externe, avec la tessiture qui la caractérise. “La cage thoracique, propre à chacun, joue le rôle d'amplificateur.” Quelle est la nature de cette intervention de la cage thoracique dans l’émission sonore? Pas de réponse. On pourrait penser que celle-ci intervient à la fois par la résonance dans le vide des alvéoles, mais les os n’auraient-ils pas eux aussi leur rôle dans l’effet d’amplification? Il serait à ce titre intéressant de comparer l’émission sonore chez des patients ayant une grande mobilité thoracique, et chez d’autres ayant une mobilité réduite, voire inexistantes.
La mobilité, ici, est la clef : mobilité des cordes vocales elles-mêmes, mais aussi mobilité du larynx: “Tous les éléments du larynx sont mobiles dans les trois dimensions de l’espace. Il monte quand on émet un son aigu, descend quand on émet un son grave. Ses parties dures sont cinq cartilages mobiles, articulés les uns aux autres. Une kyrielle de muscles intervient pour faire bouger les cartilages et, au-dessus du larynx, les divers éléments mobiles de la cavité buccale. Jusqu’à la luette, dont la forme contribue à la puissance de la voix et à ses harmoniques.”
Il faut ici lever le regard pour élargir le champ de vision au-delà de la limite imposée par la spécialité, au-delà de la stricte sphère oto-rhino-laryngologiste. L’aspect de la mobilité de la sphère buccale et nasale, de l’arrière gorge et du larynx est à priori intéressante, sauf que les muscles et ligaments constitutifs de cette mobilité ont des insertions qui ajoutent au tableau: les clavicules, le rachis cervical et les os de la base du crâne, ainsi que le mandibule inférieur. Qu'en est-il de la voix pour les personnes ayant acquis une limitation de mobilité de ces parties du squelette? Rien n’est dit, mais on pourrait supposer que limiter les mouvements dans les zones décrites, reviendrait à diminuer les capacités de mobilité du larynx et donc aurait un rôle évident dans la qualité de l’émission sonore.
Cette idée est sous-entendue dans la suite de l’article. En effet, Jean Abitbol nous dit:“La voix est l’empreinte d’une personnalité. A l’âge adulte, elle traduit d’abord le sexe, mais aussi la silhouette corporelle et l'histoire de chacun.” Ainsi, le corps intervient globalement dans la nature et la qualité sonore de nos voix. On peut donc supposer (il faudrait bien sûr organiser les échanges autour de cette question) que la qualité de mobilité et d'adaptabilité corporelle pourrait avoir un effet sur la qualité de la voix. C’est là aussi ce que laisse entendre Jean Abitbol: “La vie laisse des traces, des cicatrices. Les cordes vocales portent la marque de votre métier, des excès et des toxiques auxquels vous les avez exposées. Elles ont souvent des nodules, parfois des polypes. Ces marques en font aussi la séduction. La voix est un caractère sexuel secondaire.”
La voix, sensible à nos variations hormonales, est l’expression, au-delà des mots qu’elle prononce de ce que nous sommes, de ce que nous vivons. Elle nous trahit au-delà des mots énoncés. Elle participe, malgré nous à cette expression non verbale qui en dit plus long que ce que nous voulons bien dire.
Les femmes en font l’expérience directe qui ont leur variation mensuelle d’hormones:“Dans les jours qui précèdent l’ovulation, au moment où la femme est la plus fertile, la poussée d'œstrogènes entraîne la présence de mucosités sur les cordes vocales et parfois un léger gonflement, d’un quart de millimètre environ. D’où une tonalité particulière de la voix, qui prend des fréquences plus graves.” Ces variations sexuelles secondaires ne nous distinguent en rien de nos congénères animaux, sinon notre prétention à taire ce qui apparaît à l’oreille et aux yeux: une vérité de l’être qui passe au-delà des mots. “Il est probable qu’à ce moment-là, par sa voix, la femme adresse inconsciemment un signal aux mâles.”
Ainsi, la voix, comme le corps, participe à une infra-communication dont nous n’avons pas toujours conscience, une expression de nous-mêmes qui reste en deçà de ce que la langue et le langage veulent bien exprimer.
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Notre sensibilité à la langue par l’intermédiaire de la voix se forme très tôt.Notre système nerveux dès les premiers temps de l’existence est perméable à ce que l’oreille lui permet de discerner. “Les nourrissons qui entendent bien sont très tôt sensibles aux mots, bien qu’ils ne les comprennent pas. L’hémisphère gauche du cerveau, massivement impliqué dans le langage, est stimulé chez des bébés de deux à quatre jours quand ils entendent une femme parlant la même langue que leur mère leur raconter une histoire.”
Vient donc d’abord la perception, l’audition, l’imprégnation cérébrale, sans préoccupation du sens. Celui-ci se forme par la suite, au fil de l’apprentissage, et de la stimulation de l’enfant. “Le bébé est donc sensible à la forme du discours ayant un sens, même s’il ne comprend pas ce sens. Les facultés linguistiques ne sont pas innées, mais le cerveau doit être stimulé.”
On peut donc envisager une perméabilité totale du cerveau du nourrisson, cette faculté s’amenuisant au fil de l’expérience et des stimulations qui lui parviennent. Un enfant sera à priori capable d’apprendre n’importe quelle langue si la stimulation auditive et affective est présente assez tôt dans son développement. “Avant l’âge de trois ans, un enfant peut prononcer les phonèmes de toutes les langues du monde. Mais les phonèmes non pratiqués à cet âge tendre deviennent ensuite difficiles, voire impossibles, à prononcer.”
Nécessité donc de stimuler, d’enrichir le champ des possibles auprès des enfants, la voix se nourrit dès le début de liens affectifs et sonores, d’intonation et de comportements. Autant de données qui viennent faire en nous ce qu’elle est: une expression de notre vécu sensoriel, voire sensori-moteur. “Le bébé n’est pas programmé pour parler. Il lui faut téter, donc respirer et avaler en même temps, ce que l’enfant sevré ne pourra plus faire, parce que son larynx sera descendu. Le nourrisson humain témoigne de nos origines.” Nous voici face à nous-mêmes en étudiant ce fragile système qui constitue notre voix, face à nos origines dans l’évolution dont les organes vocaux suivent le parcours en quelques mois, face à nos propres origines tissées dans cette relation nourrissante avec la mère, tissée dans les quelques jours qui nous séparent de notre arrivée, jusqu’à cet instant du sevrage, rendu si précoce par les contraintes sociales actuelles.
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Revenons donc un instant à l’anatomie. Un os est essentiel dans le mécanisme de descente du larynx et participe de manière effective à l’émission vocale par les rapports qu’il entretien avec celui-ci: l’os hyoïde. “Suspendu sous la mâchoire, au-dessus de la pomme d’Adam, l’os hyoïde amarre les muscles de la langue. Chez l’homme, sa descente contribue à donner à la langue l’espace qui lui assure son exceptionnelle mobilité et lui permet de former les voyelles.” Car la voix ne serait rien si nous n’étions pas capables d’articuler des sons et de la moduler en agissant, par les variations des volumes intérieurs sur ses harmoniques, son amplitude et son volume, par les subtils mouvements de la langue et des lèvres sur l’articulation des sons modulés en phonèmes, consonnes et voyelles.
Il s’agit donc bien, à partir de ces deux fragiles cordes tendues en travers du larynx, de saisir toute la complexité d’un ensemble dont la vibration des cordes n’est qu’un élément, indispensable mais qui resterait inutile sans la présence d’un environnement favorable à l’expression de la voix. “Si la voix repose sur une mécanique complexe propre à l’homme, celle-ci fait partie d’un tout. Il n’y a pas de voix sans les aires cérébrales de Broca et de Wernicke, qui se sont développées après la séparation avec les grands singes. L’aire de Broca est nécessaire à la prononciation des mots. Elle jouxte la région du cortex moteur qui commande les mouvements de la bouche et du larynx. L’aire de Wernicke est indispensable au stockage et à l’identification des mots, en tout cas des mots non impliqués dans la grammaire. Cette aire est spécialement développée chez les professionnels de la voix et les musiciens.” Lien direct donc avec le cerveau qui bien sûr s’adapte à l’usage de la voix qui est le nôtre. Mais aussi proximité avec l’aire motrice: on pourrait en déduire que, si bien sûr cette aire motrice commande aux mouvements du larynx et de la bouche, elle agit aussi sur l’ensemble des mouvements corporels. Qu’en serait-il de l’aisance du mouvement du larynx et de la bouche chez un individu dont la mobilité de l'ensemble du squelette serait réduite voire même inexistante? Ceux qui ont travaillé avec des paraplégiques, des tétraplégiques, des hémi-plégiques ont pu constater des modifications de la voix nécessitant l’intervention des orthophonistes, mais plus encore de rechercher un certain sens du mouvement perdu.
Ce lien de la voix avec les aires cérébrales est complété par le lien avec l’audition.“L’aire de Wernicke est contiguë à celle de l’audition. Des tâches auditives relativement complexes mobilisent simultanément des aires cérébrales impliquées dans l’audition et dans le langage parlé. L’oreille est l’un des premiers organes développés chez l’embryon, c’est aussi l’un des derniers à achever sa croissance. Les facultés auditives sont complètes vers l’âge de 11 ans, moment où se forme la dernière couche de l’épithélium des cordes vocales. Notre acuité auditive est la plus forte dans les longueurs d’onde correspondant au registre de la voix parlée. Il existe un rétrocontrôle entre la voix et l’audition, qui doit intervenir dans le façonnage des circuits neuraux. Quand je parle, je m’entends parler. Par deux canaux bien distincts: la voix extérieure passe par mon oreille, la voix intérieure par la trompe d’Eustache et la conduction osseuse.” Il va de soi que ces phénomènes, rendus habituels par leur pratique quotidienne existent à l'état inconscient chez la plupart d’entre nous. Mais l’ensemble de ces actions et rétroactions est indispensable à l'émission, la modulation, la formation des sons et de la voix. Il s’agit ici encore de considérer le système vocal comme un élément d’un système plus vaste constitué par le corps tout entier. Une infime variation en un endroit de l’ensemble ne saurait être sans résonance sur la qualité de l’émission sonore.
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Cet entretien apporte une justification à notre recherche: nous occupant de manière non spécifique du mouvement et de sa diffusion à l’ensemble du squelette, nous agissons indirectement sur les capacités vocales par une meilleure transmission des résonances osseuses et donc un affinement des harmoniques...
3.2. Feldenkrais et voix: plus qu’un pont, un lien entre corps en mouvement et corps sonore, une façon d’accorder son instrument.
 Toute leçon de la Méthode Feldenkrais est donc une leçon en mesure d’apporter quelque chose à la voix et à l’articulation du langage [8].
Ces leçons non spécifiques, alliées à la recherche d’une meilleure perception de la mobilité du larynx, de la langue, à l’écoute attentive de l’émission sonore dans les conditions de la mise en mouvement, par l’attention portée à l’audition de sa propre voix, peuvent réactiver des curiosités devenues tellement habituelles que nous n’y prêtons plus attention.
Si nous complétons cette dimension du travail par les connaissances bien établies aujourd’hui dans le domaine de la plasticité neurologique et motrice, nous pouvons penser que Moshé Feldenkrais était résolument en avance sur son temps: chaque mobilité retrouvée et entretenue, chaque réactivation de schémas inhabituels dans les boucles de rétroaction neuro-motrice sera un élément en faveur d’une meilleure adaptation de chacun à l’usage de sa voix en particulier et de lui-même en général.
Nous voici en possession d’un formidable outil pour la réadaptation des personnes après les multiples accidents de la vie qui laissent une trace sur l’ensemble du système somatique, y compris la voix et le langage.
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Préservons-nous toutefois de la tentation de faire de la voix un domaine réservé aux chanteurs, ou aux comédiens. Des enseignants aux médecins, en passant par les garçons de café et les quidams qui déambulent sur des foires de printemps ou d’été aux cris des bonimenteurs, la voix fait partie intégrante de notre relation à l’autre, trahissant par sa qualité des états que nous ne voudrions pas toujours montrer. Notre corps sonore fait partie intégrante de notre corps relationnel, il est la prolongation de ce qu’exprime, dans un langage non verbal notre corps physique. Toute amélioration de notre sensibilité à nos mouvements est une amélioration potentielle de notre conscience de tenir des discours dont les mots ne sont que la partie audible, portée par une qualité harmonique de la voix et des mouvements qui la sous-tendent.
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La Méthode Feldenkrais offre l’intérêt de sa non spécificité : découvrir que de la qualité de nos mouvements, résultat de nos apprentissages, dépend la qualité de notre voix et donc le type de relation que nous établissons; découvrir combien nos attitudes corporelles parlent, le timbre de notre voix parle, le sens de notre regard parle, autant sinon plus que les mots que nous voulons bien prononcer. C’est prendre conscience, mettre dans le champ de l’attention des éléments que nous connaissons déjà pour les pratiquer quotidiennement, et donc créer les conditions d’une autre qualité de nos relations humaines.
Lorsque des praticiens Feldenkrais proposent un travail vocal au cours de leurs leçons, ce n’est pas par volonté de s’adresser à un public spécifique: il s’agit d’inviter chacun à approfondir sa découverte de lui-même, modifiant ainsi profondément sa manière d’établir le dialogue avec l’autre.
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La perception de ce lien entre corps vivant, en mouvement, et corps sonore me semble un moyen de se libérer des contraintes acquises et de nos conditionnements. C’est aussi le moyen, pour ceux dont la voix est la préoccupation constante d’éviter d’en faire un centre obsessionnel en la réintégrant dans un ensemble somatique plus proche de la réalité complexe qui nous caractérise.
[1] Voir en particulier les articles rédigés par François Combeau, Orthophoniste, Praticien Feldenkrais, assistant formateur, mis à disposition sur son sitewww.feldenkrais-au-présent.com
[2] Voir annexe 1
[3] Pour plus de détails, voir annexe 2
[4] Jean-François Roquigny, kinésithérapeute, Praticien Feldenkrais, Assitant formateur, enseignant au CEFEDEM sud.
[5] Renée Van Galen, praticienne Feldenkrais et assistante formatice à Liège (Belgique), venue de l’enseignement sportif, elle est praticienne depuis 15 ans.
[6] Pour plus de détail sur les formations à la Méthode Feldenkrais, voir annexe 3
[7] Entretien paru dans le n° 384 de La Recherche, Mars 2005.
[8] Voir en annexe 5 une courte expérience de leçon intégrant la dimension vocale.
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Annexe 1
Moshe Feldenkrais (1904-1984)
Moshe Feldenkrais, ingénieur et physicien de haut niveau, a introduit le judo en France, et a été l’un de premiers en Europe à obtenir une ceinture noire. Une grave blessure au genou l’a amené à étudier le rôle du système nerveux central dans la rééducation du mouvement.
Les lois de la mécanique, c’est-à-dire du mouvement des corps dans le champ de la gravitation, les facultés d’apprentissage du système nerveux central et les principes fondamentaux des arts martiaux japonais constituent les bases sur lesquelles Moshe Feldenkrais a mis au point sa méthode.
Feldenkrais a fait le constat suivant: nos limitations dans l’ampleur ou la fluidité d’un mouvement ne proviennent en général pas de limites mécaniques au niveau des articulations. Nos limitations dans le mouvement proviennent en général de la façon dont le système nerveux central organise le mouvement.
Or, le système nerveux central est un système qui apprend en permanence de l’expérience vécue. Ainsi, l’organisation d’un mouvement n’est jamais figée et peut se modifier.
Feldenkrais a conçu des leçons qui donnent au système nerveux central des informations pertinentes et lui permettent de mieux organiser certains mouvements. Chaque leçon crée les conditions pour que les élèves vivent une expérience d'eux-mêmes en mouvement, qui amène leur système nerveux à intégrer cette expérience pour l’utiliser dans d’autres mouvements.

©Photo Léa Wolgensinger
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Annexe 2
Comment est enseignée la Méthode Feldenkrais?
Deux manières complémentaires sont à la disposition des élèves pour approfondir leur apprentissage :
- Le leçons de Prise de conscience par le mouvement (PCM), dispensées en groupe, l’enseignant propose verbalement des séquences de mouvements au cours desquelles les élèves sont invités à explorer et interroger par la sensation leurs propres schémas habituels.
- Les leçons d’Intégration fonctionnelle (IF) sont destinées aux particuliers et élaborées dans le même esprit que les PCM, mais le praticien dialogue par le toucher avec son élève. Les manipulations habiles, très douceset sécurisantes, jamais fortes, intrusives ou menaçantes, attirent l’attention de l’élève sur le lien entre sensation et mouvement.
©Photo: archives Bulletin Feldenkrais France
Ces deux formes d’enseignement visent à stimuler les capacités autorégulatrices de l’organisme, pour l'amener vers une activité plus efficace et adaptée aux besoins individuels.
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Annexe 3 et 4
Comment se former à la Méthode Feldenkrais, Structures internationales de la Méthode
Par Annette Orphal, psychologue clinicienne, praticienne Feldenkrais.
Formation
La formation àla Méthode Feldenkrais selon les critères internationaux s’étend sur 160 jours de stages intensifs répartis en moyenne sur 4 années, animés par différents formateurs dont les approches et expériences offrent des perspectives variées et complémentaires surla Méthode Feldenkrais. En France, Accord Mobile à Paris et IFELD à Lyon sont actuellement les seuls organismes proposant des programmes de formation accrédités par le réseau international des associations Feldenkrais. Pour plus d’information, veuillez consulter le site www.eurotab.org
Structures internationales
L’association Feldenkrais France est membre de l’International Feldenkrais Federation (IFF) et de l’European Training Accreditation Board Council (ETC). En coopération avec l’ensemble des associations qui représentent les praticiens d’Europe et d’Israël, des Etats-Unis et d’Australie, elle participe au développement des directives d’accréditation des programmes de formation àla Méthode Feldenkrais à l’échelle internationale.
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Annexe 5
Une courte leçon de PCM
1. Asseyez-vous confortablement sur une chaise, les pieds à plat sur le sol, émettez un son, ou dite une phrase en portant votre attention sur la qualité sonore et votre manière d’émettre ce son ou de prononcer ces mots.
2. Tournez votre tête vers la droite sans forcer. Remarquez jusqu’où vous pouvez tourner la tête. Revenez au centre. Répétez le mouvement pour vous assurer de votre zone de confort dans le mouvement.
3. Faites le même mouvement en émettant un son grave, portez attention à la qualité du son émis.
4. Prenez votre main gauche et placez-la sur votre cou, en-dessous de votre oreille droite. Appuyez ou serrez le gros muscle situé en-dessous de votre oreille (le sternocléïdomastoïdien) sur le côté droit, avec vos doigts de la main gauche. Cela limitera l’action de ce muscle.
5. Expirez pendant que vous tournez la tête lentement à droite vers votre main, et puis tournez votre tête vers la gauche. Répétez 2 ou 3 fois.
6. Laissez tomber votre main gauche et tournez vers la droite. Remarquez le changement dans a capacité de rotation.
7. Faites le même mouvement en émettant le même son grave. Comparez la qualité de ce son avec la précédente.
8. Levez votre main gauche et tenez de nouveau le muscle. Cette fois, en expirant et tournant la tête, gardez vos yeux fixés au centre. Répétez 2 ou 3 fois.
9. Laissez tomber votre main gauche et tournez encore vers la droite. Remarquez l’augmentation de la capacité de rotation.
10. De nouveau, faites le même mouvement en émettant le même son. Observez à nouveau sa qualité.
11. Changez de côté et répétez. Le changement est-il le même des deux côtés?
12. Revenez à votre émission sonore, à votre phrase: observez-vous un changement?
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Annexe 6
Bibliographie Francophone disponible
Ouvrages de Moshe Feldenkrais:
Editions du Temps présent: “Le cas Doris”, “L’être et la maturité du comportement”
Chez L’inhabituel: “L’évidence en question”
Chez Dangles: “Energie et bien-être par le mouvement”
Chez Robert Laffont: “La puissance du moi”
Autres ouvrages:
“Articuler le changement” de Larry Goldfarb, aux éditions du Temps présent
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Annexe 7
S’informer
Association Feldenkrais France

Site Internet : www.feldenkrais.org